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Les soirées en refuge : cartes, histoires et chants de montagne

La vie en refuge, c'est aussi ce qui se passe entre le dîner et le coucher. Cette heure et demie — de 19h30 à 21h, avant le silence obligatoire — a sa propre culture dans les Alpes. Elle varie selon les pays, les refuges et les gardiens, mais elle obéit partout à quelques invariants : la chaleur du groupe, la parole libre, et le sentiment partagé d'être suspendu entre le monde d'en bas et la montagne du lendemain.

Le repas commun

La table commune (Gemeinschaftstisch, tavola comune, table d'hôtes) est l'institution centrale de la soirée en refuge. Dans les petites hütten autrichiennes et bavaroises, il est courant que tous les résidents mangent à la même table. Dans les grands rifugi des Dolomites, les tablées de six à huit personnes se forment naturellement entre compagnons de randonnée ou alpinistes partenaires de cordée.

Le repas lui-même n'est qu'un prétexte. Ce qui se passe autour de la table est une mise en commun des expériences de la journée : les conditions de neige sur le col traversé ce matin, les conditions prévues demain par le gardien (qui a consulté MeteoSwiss ou Météo-France une heure plus tôt), les anecdotes des sentiers, les questions des débutants sur l'itinéraire du lendemain. C'est un bref espace social d'une densité rare — des personnes de nationalités, d'âges et de niveaux différents, réunies par la montagne.

Les histoires du gardien

Le Hüttenwirt (gardien autrichien ou bavarois), le gardien du refuge français ou le gardiano du rifugio sont souvent des figures. Ils ont vu passer des milliers de marcheurs, connu des décennies de conditions météo, et accumulé des histoires que les guides ne racontent pas.

Les meilleures soirées en refuge sont celles où le gardien s'assoit avec les résidents après le service. En une heure, il peut raconter l'hiver où le toit a cédé sous la neige, la cordée qui est rentrée au milieu de la nuit après avoir bivouaqué sur l'arête, ou l'époque avant les hélicoptères de ravitaillement où tout montait à dos de mulet. Ces récits, souvent en dialecte ou en plusieurs langues mélangées, sont une transmission orale directe de la culture alpine.

Les cartes à jouer

Dans les hütten autrichiennes et bavaroises, les jeux de cartes sont une tradition du soir aussi ancrée que la Weißbier. Le Schafkopf (jeu de cartes bavarois à quatre joueurs) et le Watten (jeu tyrolien) se jouent dans les refuges de montagne depuis au moins le XIXe siècle. Les cartes trapu (Bayerisches Kartenspiel) sont souvent rangées dans une boîte à côté du livre du refuge.

Pour les francophones, la belote et la coinche sont les équivalents — on les trouve dans les refuges des Alpes françaises et des Pyrénées. Pour les Italiens, le briscola et la scopa.

Dans les rifugi du Trentin ou du Tyrol du Sud, on peut parfois observer une table de jeu avec des cartes autrichiennes, des joueurs qui parlent à moitié en dialecte tyrolien et à moitié en ladin — une microcosme de la culture plurilingue des Dolomites.

Les chants de montagne

La tradition du chant alpin est vivace dans les refuges autrichiens. Le Jodeln (jodel tyrolien) et le Gstanzl (couplets improvisés avec double sens coquin ou politique) font partie du répertoire informel. Dans les hütten gestionnées par des clubs de montagne germaniques, des soirées chantées informelles (Hüttenabend) sont parfois organisées.

Dans les rifugi italiens des Alpes de l'Ouest (Val d'Aoste, Piémont), les chants des Alpini — la chorale militaire italienne spécialisée dans les chants de montagne (Sul Cappello, Monte Canino, La Tradotta) — résonnent parfois après le dîner. Les Alpini, anciens combattants ou membres des associations d'alpins, maintiennent ces traditions dans de nombreux rifugi.

L'heure du livre de refuge

Presque tous les refuges alpins tiennent un livre de résidents ou un livre de sommet (Gipfelbuch, livre d'or). On y consigne son nom, son club, son itinéraire, et parfois quelques mots sur les conditions. Les vieux livres de refuges des Alpes sont des archives uniques de l'histoire de l'alpinisme — les noms de Whymper, Mummery, Cassin et Messner y apparaissent aux côtés de milliers de randonneurs ordinaires.

Avant de se coucher, feuilleter les dernières pages du livre de refuge est une façon de s'inscrire dans cette continuité et de lire les témoignages des jours précédents — conditions de neige, météo, coups de gueule et coups de cœur.

À explorer sur la carte

Les refuges mentionnés dans cet article, des hütten autrichiennes aux rifugi des Dolomites, sont répertoriés sur la carte interactive.

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